Entrevue avec Alain Brunet

La musique dans les médias : entre désolation et espoir

Propos recueillis par Dominic Trudel, directeur général du CQM

Grâce à La FAB Télé-Québec, partenaire du Prix Hommage, une vidéo retraçant le parcours de monsieur Brunet a été dévoilée lors du 29e Gala des Prix Opus.

On constate une diminution marquée de la présence des musiques de concerts dans l’espace public qui se traduit, notamment, par une perte d’intérêt des radios et télés généralistes pour la diffusion de concerts et une couverture qui s’appauvrit progressivement dans les médias de masse. J’ai voulu en discuter avec Alain Brunet,  journaliste, chroniqueur, critique,  essayiste  et éditeur culturel, récipiendaire du Prix Opus Hommage lors du dernier gala. 

Parmi les membres fondateurs de la station de radio CIBL FM, Alain Brunet est surtout connu pour ses 35 ans passés à La Presse. Il a aussi été recherchiste et chroniqueur à Radio-Canada, TVA et Télé-Québec, il a aussi publié deux essais avant, plus récemment, de fonder et de se consacrer entièrement à la plateforme de référencement PAN M 360. 

Lors du gala des Prix Opus 2026, il a déclaré qu’il ne serait pas ce qu’il est, s’il n’était pas passé par La Presse. En entrevue, il ajoute qu’il ne serait pas devenu ce qu’il est, s’il ne l’avait pas quitté. 

La question est lancée : comment se fait-il que les musiques de concert soient si peu présentes dans notre univers médiatique québécois? 

L’admiration d’Alain pour les musiciens se traduit dès ses premiers éléments de réponse. Il constate qu’au cours des vingt-cinq dernières années, le nombre de musiciens, compositeurs et interprètes extrêmement compétents, s’est multiplié. 

Dans ce contexte de croissance qualitative et quantitative, il a dû se rendre à l’évidence : les médias traditionnels sont incapables de tenir le rythme et de s’adapter à cette nouvelle réalité, d’autant plus  que leurs effectifs diminuent.  Fragilisés par les géants du web, la, télé, la radio et la presse écrite n’ont plus les moyens d’embaucher des journalistes dédiés exclusivement à la musique.  Bien sûr, il se trouve encore des gens compétents, sincères  et dédiés à la musique dans les médias traditionnels, observe Alain,  mais la tendance lourde de leur définition de tâches est au déclin.

En ne pouvant plus compter sur une expertise spécialisée, il devient difficile de maintenir un intérêt et un discours consistant quand on parle du concert vivant, souvent unique et éphémère. En bout de course, la couverture médiatique se limite aux événements majeurs, comme les grands concerts du festival de jazz , alors qu’on ne parle que très peu de jazz en temps normal. C’est idem pour tant d’autres musiques de pointe, soit  sur tous  les territoires électroniques ou instrumentaux.

Les géants du Web, bien sûr, ont contraint les médias traditionnels  à devenir plus populistes, plus “people”.  Cette vision “people”, forcément anti-intellectuelle, s’est également imposée dans les médias institutionnels.  Et, au cours des  vingt dernières années, plutôt que de renouveler les approches considérées empoussiérées, les directions des médias  se sont résolues à trouver, au mieux, quelques façons de maintenir l’offre tout en la réduisant substantiellement , souvent à contre-cœur. Une réalité ressentie par tout l’écosystème de la  musique de concert, inutile de l’ajouter.

Les musiques classiques, contemporaines, jazz, électroacoustiques ou expérimentales ont laissé la place à une programmation soit-disant plus “accessible” caractérisée par un manque évident, parfois aberrant, de curiosité pour les nouvelles formes de musique sauf celles qui font d’ores et déjà consensus. 

Par ailleurs, la venue de plateformes d’écoute a facilité l’accès à un éventail de musiques en tout genre, mais emprisonne les utilisateurs dans les algorithmes basés sur la similarité, aux antipodes de la prise de risque.   L’éducation, la médiation culturelle et l’accompagnement du mélomane n’existent plus.  Ce à quoi PAN M 360 s’acharne à relancer, de concert avec d’autres initiatives indépendantes, mais…

À la suite de ce constat, qu’est-ce qu’on fait? 

Chose certaine, la culture québécoise ne retrouvera jamais la part de couverture qui prévalait dans les médias traditionnels avant le virage numérique. Les médias  se s’appliquent aujourd’hui à exceller dans le journalisme d’enquête, dans la nouvelle brute, dans l’analyse géopolitique, dans la couverture économique, dans la couverture sportive, dans le secteur “mode de vie” et, bien évidemment, dans les trop nombreuses chroniques fondées sur l’opinion. 

Parallèlement, de nombreuses plateformes spécialisées continuent de voir le jour, mais peu d’entre elles réussiront à perdurer en raison de la monétisation extrêmement difficile à mettre en place. 

Alain croit fermement que la survie de notre musique dépendra de la capacité du Québec à établir sa souveraineté numérique tout en profitant d’une fluidité mondiale absolument essentielle. Il faut que les plateformes  numériques ancrées au Québec,  et aussi  toutes celles issues de tous les marchés distincts des USA et du monde anglo-saxon, soient connues partout dans le monde pour atteindre une masse critique d’utilisateurs et ainsi, réussir à en monnayer une partie. Nous ne serons jamais aussi gros que les géants du Web, mais nous pouvons nous distinguer et nous doter de structures viables. 

En ce moment, Alain estime qu’une plateforme comme PAN M 360 n’est pas viable à long terme dans sa forme actuelle, du moins elle reste extrêmement fragile.  Ce qui ne freine pas pour autant les efforts d’une quarantaine de contributeurs compétents et passionnés,  aux origines et horizons variés, produisent son contenu. Avec les revenus actuels, il  est impossible de les rémunérer convenablement.  Le potentiel est exponentiel (près de 50 000 utilisateurs mensuels en période de pointe), mais les revenus stagnent. 

Les rares subventions sont faméliques et le soutien indéfectible du milieu musical nettement insuffisant. Il faudrait trois ou quatre fois plus que le budget actuel de PAN M 360 pour assurer la stabilité d’une telle plateforme à long terme.

Il faut donc impérativement peaufiner  le modèle d’affaires et miser sur la mondialisation des contenus.  Avec 40% des utilisateurs de PAN AM 360 basés à l’extérieur du Québec, le potentiel de découvrabilité est bel et bien réel. 

Alain rêve d’algorithmes et d’IA entraînés à la prise de risque plutôt qu’à la similarité. D’une technologie favorisant la circulation fluide des contenus “nichés”.  Des algorithmes favorisant une pollinisation croisée des styles allant de la musique classique à la musique carnatique indienne en passant par la musique électronique, le rock, le hip-hop ou toutes autres tendances exploratoires.  

À son avis, le salut à moyen terme, c’est de tisser des liens internationaux extrêmement solides qui permettront la création d’une véritable économie intégrée, profitant à tous les marchés distincts de la musique. Pour lui, c’est fondamental, il sera impossible d’y parvenir dans un seul pays, une seule nation.  Encore faut-il avoir la capacité de déclencher ce mouvement qui générera l’intérêt des nombreux mélomanes, partout sur la planète.